HENRI GUAINO : « IL FAUT GARDER SON SANG-FROID ET ÉVITER LA FUITE EN AVANT »

17 mars 2009 par admin  
article classé dans : Lu dans la presse, Politique, Société, Tribunes

henri-guainoLes syndicats appellent à manifester jeudi et la tension sociale commence à monter localement. Comment analysez-vous l’évolution de la situation ?

Derrière chaque fermeture d’usine, chaque faillite, il y a des souffrances, des vies bouleversées. Le plus inquiétant, le plus dangereux, c’est le désespoir. C’est d’abord lui qu’il faut combattre. Personne ne doit se sentir abandonné. C’est le plus grand défi que nous ayons à relever aujourd’hui.

Il y a néanmoins un certain nombre de revendications sur la table…

Les grandes manifestations agrègent une multitude de revendications différentes qui expriment une angoisse profonde. Mais le salarié de Continental, de Sony ou de la sous-traitance automobile n’est pas dans la même situation que celui du secteur public. C’est d’abord de lui qu’il faut s’occuper. Il faut chercher ce qui est le plus efficace pour sauver les emplois et soulager ceux qui souffrent.

Y aura-t-il un nouveau sommet social à l’Elysée à l’issue de cette mobilisation, avec des mesures à la clef ?

C’est l’évolution de la situation économique qui dicte la politique du gouvernement, pas le calendrier des manifestations. Le gouvernement n’a pas augmenté l’indemnisation du chômage partiel ou créé une prime pour les jeunes qui n’ont pas droit aux allocations chômage parce qu’il y avait du monde dans la rue, mais parce que c’était nécessaire. Quand un secteur industriel comme l’automobile est en péril, un bassin d’emploi en difficulté, une catégorie sociale menacée, il faut intervenir et le gouvernement le fera chaque fois qu’il le faudra. Mais il faut garder son sang-froid, éviter la fuite en avant, les changements de cap incessants qui ne feraient qu’ajouter à la crise.

Faudra-t-il un jour opérer une relance par la consommation ?

Personne ne sait ce que la crise nous contraindra à faire. Mais, pour l’instant, la consommation en France tient bon et le plan de relance commence à peine à être mis en oeuvre. Les pays qui ont opté jusqu’à présent pour la relance par la consommation ne se portent pas mieux et en empruntant pour consommer, ils ont réduit leur marge de manoeuvre pour l’avenir.

La baisse de la TVA dans la restauration doit-elle intervenir maintenant ou en 2010 ? Le taux sera-t-il bien de 5,5 % ?

La baisse de la TVA dans la restauration, c’est une question de crédibilité de la parole politique. Dans la situation actuelle, la confiance dans la parole de l’Etat, c’est essentiel. Et face à la récession, mieux vaut dépenser plus tôt que plus tard. C’est toute la philosophie du plan de relance. S’agissant du taux, il n’est pas logique qu’il soit à 5,5 % pour la restauration rapide et plus élevé pour la restauration traditionnelle. Ce sera donc 5,5 % à condition que la profession prenne des engagements forts sur les prix et sur l’emploi.

Un débat se fait jour, y compris à droite, sur la nécessité de faire contribuer les ménages les plus aisés à l’effort pendant la crise. Le bouclier fiscal doit-il être réaménagé ?

Il y a beaucoup de démagogie dans le débat sur le bouclier fiscal. Ne pas prendre plus de la moitié des revenus d’un ménage est un choix de société que les Allemands ont inscrit dans leur Constitution. Derrière, il y a la question de savoir si, oui ou non, nous voulons garder nos entrepreneurs. Si le bouclier fiscal fonctionne bien et si ceux qui sont partis reviennent, il rapportera plus qu’il ne coûtera. En 2008, il a occasionné une dépense fiscale inférieure à 500 millions d’euros. Essayer de faire croire qu’avec la loi Tepa on a fait 15 milliards d’euros de cadeaux aux riches et qu’avec cet argent on pourrait financer un plan de relance par la consommation est un mensonge.

Comment résorbera-t-on le déficit public ? La rigueur ne sera- t-elle pas incontournable ?

En agitant le spectre de la rigueur, on prend le risque d’inciter les ménages à consommer encore moins et ainsi à aggraver la crise. Sur le fond, ce débat est dangereux et il est absurde. Augmenter massivement les impôts pendant la crise serait désastreux. Les augmenter à la sortie de la crise risquerait de casser la reprise et puis comment imposer de nouveaux sacrifices à des ménages qui auront autant souffert ? C’est le débat de 1944-1945 entre ceux qui voulaient la rigueur et ceux qui soutenaient qu’après quatre ans de privations elle était impossible. De Gaulle a choisi la seconde option et derrière il y a eu les Trente Glorieuses. Que se serait-il passé si on avait opté après la guerre pour l’austérité ?

Mais comment résoudra-t-on la question de la dette, qui approchera bientôt 80 % du PIB ?

Le problème, c’est d’abord la faillite du système financier qui n’est plus en mesure d’assurer seul l’intermédiation financière de l’économie mondiale. Les budgets des Etats prennent le relais. Ils n’ont pas le choix. On dit souvent que la France a moins de marge de manoeuvre parce que l’Etat était déjà très endetté avant la crise. Mais la dette extérieure nette de la France est quasiment nulle et les ménages français épargnent beaucoup. Ce matelas d’épargne nous donne en réalité une marge de manoeuvre macroéconomique beaucoup plus grande que celle dont disposent des pays dont les ménages sont surendettés comme le Royaume-Uni, l’Espagne.

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas se préoccuper du problème de la solvabilité de l’Etat en nous concentrant sur la dépense. Si l’on emprunte pour financer des gaspillages ou pour consommer, à la fin il reste les dettes sans rien en contrepartie et on est bien obligé de solliciter le contribuable. Si l’on emprunte pour financer des investissements, à la fin en face des dettes on a des actifs, des infrastructures, des usines et l’on peut espérer rembourser avec les fruits de la croissance. C’est bien la raison pour laquelle il faut autant que possible privilégier l’investissement dans les politiques de relance. Je vais même plus loin. La crise est une opportunité historique pour rattraper les retards d’investissement. Ne pas saisir cette opportunité pour accroître notre potentiel de croissance en investissant massivement dans la croissance verte, dans le Grand Paris, dans l’innovation, dans les réformes serait une faute historique.

Serait-il pertinent de lancer un grand emprunt public auprès des Français ?

Pourquoi pas ? Ce n’est pas d’actualité mais, dans cette crise, il ne faut rien exclure a priori. Toutes les options méritent d’être étudiées.

A moyen terme, les Etats-Unis risquent de privilégier l’inflation pour limiter la charge de leur dette…

Historiquement, après les déflations, les crises d’endettement se résorbent presque toujours dans l’inflation. Les banques centrales, notamment aux Etats-Unis, monétisent déjà la dette publique et celle des entreprises. La disparition des excédents chinois ne peut qu’accélérer cette création monétaire qui, un jour ou l’autre, provoquera de l’inflation et la chute du dollar. C’est un moyen classique de ne pas payer toutes ses dettes. Si cela se produit, l’Europe devra décider dans quelle mesure elle acceptera d’entrer dans ce nouveau cycle inflationniste. La déflation ou la dévaluation, c’est, historiquement, toujours le choix auquel se sont trouvées, un jour ou l’autre, confrontées les banques centrales dans ce type de crise où les erreurs de politique monétaire peuvent être lourdes de conséquences, car si la déflation est destructrice, l’hyperinflation l’est tout autant.

Source : Les Echos

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