LE VOL-À-LA-TIRE

Un voleur à la tire avait pensé que ce portefeuille échappait à l’attention de quiconque, et il avait tenté de s’en emparer. Mais, à son grand dam, il avait été stoppé net par le propriétaire du portefeuille, une véritable armoire à glace. Cela pourrait être une description assez fidèle de la tentative de vol-à-la-tire du Koweït par Saddam Hussein. Et cela décrit assez bien, aussi, la guerre pour l’Ossétie du Sud.

Le président géorgien Mikhail Saakashvili avait estimé qu’il pourrait s’emparer de l’Ossétie du Sud, pendant que personne ne regardait, pendant que tout le monde était scotché à sa télé, pour suivre les Jeux Olympiques de Pékin. Et pour obtenir un effet de surprise maximum, il annonça à peine trois heures avant son vol-à-la-tire de l’Ossétie du Sud qu’il n’y enverrait jamais, au grand jamais le moindre soldat…

Mais les similitudes s’arrêtent ici. Alors que Saddam avait réussi à s’emparer du Koweït, Saakashvili n’a pas réussi à prendre le contrôle de l’Ossétie du Sud. La stratégie de Saakashvili était, par ailleurs, différente, rappelant plutôt la conquête sioniste de 1948 : c’est qu’il voulait avoir l’Ossétie, mais débarrassée de sa population indigène, les Ossètes. A cette fin, il a bombardé la capitale de l’Ossétie du Sud, Tskhinvali, provoquant un exode massif de sa population – quelque trente-mille personnes, soit près de la moitié de la population de cette ville, ont traversé les hautes montagnes, pour passer du côté russe. Les Russes ont alors fait mouvement en Ossétie du Sud, dont ils ont chassé les troupes de Saakashvili. Jusqu’ici, pas de problème.

(1) Cela faisait pas mal de temps que Saakashvili cherchait sa baffe. Son flirt, que dis-je, son Kama Sûtra avec les Etats-Unis et Israël, ses sentiments antirusses exacerbés, son nationalisme kartvélien l’avaient mis, ainsi que son pays, dans une situation périlleuse. Comme Fidel Castro à ses débuts, il voulait transformer sa patrie en allumette, histoire d’allumer l’incendie planétaire. Mais il fut le premier à s’y brûler.

(2) La Russie a fait son devoir impérial résiduel : succédant à l’Union soviétique, celle-ci a le devoir d’assurer un minimum de bien-être à ses états-membres juniors de naguère. La Russie ne pouvait pas laisser Saakashvili épurer ethniquement l’Ossétie, pour des raisons pratiques, également : 50 000 réfugiés en provenance de l’Ossétie du Sud auraient suffi à déstabiliser tout le Nord du Caucase.

(3) La Russie a démontré qu’au-delà de ses aboiements, elle est aussi capable de mordre. D’autres voisins aventureux, à savoir les dirigeants pro-américains de l’Estonie, de la Pologne et de l’Ukraine vont sans doute réfléchir à deux fois, avant de s’abandonner à leur prochain paroxysme de prurit antirusse.

(4) La Russie a également prouvé qu’elle était en mesure de recourir à la force promptement, de manière efficiente, et avec modération. Il n’y eut nul carnage superfétatoire, comme du temps de feue l’Union soviétique. En lieu et place, nous avons assisté à une opération militaire, modérée et modeste, et exécutée avec maestria. Son principal avantage fut sa brièveté : deux ou trois jours de vrai combat, le reste n’ayant consisté qu’en un minimum de ménage.

(5) Les dirigeants russes ont montré qu’ils n’ont absolument pas peur de la rhétorique de Washington. C’est là une excellente chose, après tant d’années de complicité et d’impuissance.

(6) La défaite militaire peut s’avérer excellente pour l’âme géorgienne. Les Géorgiens sont des gens fantastiques, chaleureux, élégants, plaisants et généreux. Toutefois, ce sont de féroces nationalistes, du genre tribal. Comme certains de leurs voisins, ils ont tendance à voir les autres essentiellement à travers un prisme ethnique. La première chose que firent les Géorgiens, une fois devenus indépendants, au lendemain de la Révolution russe de 1917, consista à chasser de chez eux tous les Arméniens et à confisquer tous leurs biens. Joseph Staline se comporta, lui aussi, à la manière géorgienne, quand il chassa les Tchétchènes de leurs montagnes ancestrales, et les Allemands de la Prusse. La Géorgie n’a absolument pas une population homogène : elle est peuplée de plusieurs petits groupes ethniques, à côté de la majorité kartveli (qui est elle-même, à tout le moins, une pluralité). Depuis que la Géorgie est devenue indépendante, pour la deuxième fois, en 1991, les Kartvelis ont tenté de traiter les minorités par des méthodes dures, sapant leur culture et leur langue, et allant à expulser les ressortissants de minorités au moindre soupçon pesant sur eux. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle trois régions autonomes de ce pays décidèrent de faire sécession de la Géorgie. L ’Ossétie du Sud est une de ces trois régions, mais ce n’est que si le nationalisme kartveli devait être jugulé que les Adgars, les Svants et d’autres communautés ethniques pourraient, eux aussi, se rebeller. La défaite militaire pourrait bien amener les Géorgiens à reconsidérer leur attitude vis-à-vis de leurs voisins immédiats.

(7) Bien que la Russie n’ait pas envoyé ses troupes en Géorgie pour destituer Saakashvili, cela n’en rend pas, pour autant, cette issue moins désirable. Saakashvili est dangereux pour la Géorgie , pour la Russie , pour l’Ossétie et pour l’ensemble du monde. Quel dommage qu’il n’ait pas perdu les élections, voici, de cela, quelques mois ; quelle honte, que d’autres candidats aient connu une mort prématurée dans des circonstances des plus suspectes, ou aient été jetés en prison. Il est permis d’espérer que les véritables patriotes de la Géorgie vont passer Saakashvili dehors et choisir un meilleur président, optant pour la neutralité et pour l’amitié avec les pays voisins de la Géorgie , dont la Russie.

(8) Les communistes géorgiens ont exprimé leur dégoût pour l’agression de Saakashvili : ils aimeraient ramener leur pays dans une union étroite avec la Russie , comme naguère. Cela n’est pas à écarter : beaucoup de Géorgiens, disent les communistes, dans leur message envoyé depuis Tbilissi, souhaiteraient voir l’aventurisme de Saakashvili prendre fin.

(9) Une Géorgie neutre et pacifique serait en mesure de réintégrer l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Les réfugiés Kartvel et mingréliens pourraient réintégrer leurs villages. Le Caucase est une telle mosaïque d’ethnies différentes que les expulsions mutuelles et les transferts de population sont absolument inacceptables.

(10) Le temps est venu de mettre un terme à toute propagande anti-géorgienne en Russie et à toute propagande antirusse partout ailleurs. La Russie a une longue tradition d’amitié avec les nations du Caucase, avec les Géorgiens, avec les Ossètes, avec les Circassiens ; cette tradition a bien été établie par Leon Tolstoï, Lermontov et Griboedov. Il faut qu’elle prévale. Comme le dirait le maréchal Staline, si Saakashvili peut repartir comme il est venu, le peuple géorgien est éternel.

Les Européens ont fait preuve d’une plus grande compréhension de l’action soviétique que d’aucuns l’auraient escompté. Il n’y a eu aucune hystérie de masse, et les Ossètes ont été autorisés à exprimer leur point de vue. Il n’est pas jusqu’à Israël qui n’ait stoppé ses envois de matériel militaire à la Géorgie. Même si les dirigeants américains ont répondu à la victoire des armes russes avec la sévérité toute verbale attendue, ils ont évité sagement toute action qui fût susceptible de renforcer la position militaire de Saakashvili. Ils auraient pu organiser un pont aérien pour acheminer des armes américaines à Tbilissi, ils auraient pu rouler un peu plus les mécaniques. Mais ils s’en sont abstenus.

Ce fut d’ailleurs là le véritable mystère de toute cette aventure. Les Américains ont-ils encouragé Saakashvili à passer à l’action ? Celui-ci a-t-il agi sous l’empire de sa seule volonté follement aventureuse ? Il pourrait y avoir quelques explications, à cette énigme :

(1) Tous les présidents géorgiens ont essayé de reconquérir les provinces perdues. Ainsi, Saakashvili a pu décider de tenter sa chance, peut-être a-t-il été entraîné par le caractère magique, de bon augure, du triple ‘8’, dès lors que son offensive a été lancée le 8.8.8 (8 août 2008) ?

(2) Saakashvili n’a peut-être pas compris les Américains. Cela avait déjà été fatal à Saddam Hussein, lorsqu’il s’était emparé du Koweït. Il était persuadé que l’ambassadrice américaine Gillepsie lui avait donné le feu vert pour cette opération…

(3) Les Américains et Saakashvili ont peut-être posé un mauvais pronostic. Ils ont vu dans l’inaction passée de la Russie une garantie de son inaction à l’avenir. Le 8.8.8, le journal russe pro-américain Gazeta.ru a prédit que les Russes ne bougeraient pas leur armée, et avaleraient la défaite, car, sinon, ils auraient pris les devants.

(4) Les Américains sont en train de préparer un opération de quelque nature que ce soit en Iran, et ils ont encouragé cette diversion géorgienne afin d’occuper les Russes. Cela pourrait être encore le cas, car dans sa position présente, la Russie est affaiblie, à l’Onu, face aux exigences américaines, ou face à une agression directe des Etats-Unis [contre l’Iran].

(5) L’Iran a exprimé son soutien à l’opération russe, et il a condamné l’invasion de l’Ossétie du Sud par la Géorgie. Le New York Times et des journaux de la même eau ont écrit que les Etats-Unis ne doivent pas rudoyer par trop la Russie , afin d’obtenir un approbation russe de sanctions ou d’autres mesures à l’encontre de l’Iran.

Personnellement, la version que je préfère est celle selon laquelle les Américains (et les Israéliens) ont encouragé le président géorgien parce qu’ils étaient curieux de voir la réaction des Russes et d’observer le degré de préparation des Forces Armées Russes. Dans le jargon militaire, une telle opération mineure est appelée : « reconnaissance de contact », ou tout simplement : « prise de pouls ». Nul ne pouvait savoir avec certitude de quelle manière l’armée russe allait opérer. En 1996, après qu’on l’eut envoyée reprendre la ville rebelle de Grozny, l’armée russe s’était repliée dans le désordre, laissant derrière elle ses tanks en flammes. Depuis lors, les Russes n’avaient plus tiré une seule balle poussés par un sentiment de colère ; ils représentaient vraiment un mystère, pour l’Occident. Dans une situation telle celle-là, rien de tel qu’un peu de bagarre, et Saakashvili lui a offert, de manière stupide, une telle opportunité.

C’est là une vision très optimiste, comme l’illustrera la comparaison qui suit. Dans les années 1930, les Japonais occupant la Mandchourie faisaient face aux Russes. Les Japonais ne savaient pas si les Russes soviétiques combattraient vaillamment, ou s’ils prendraient leurs jambes à leur cou, de la même manière qu’ils avaient aisément battu l’armée impériale russe, durant la guerre de 1903-1905, pour se faire battre à plate couture par les Bolcheviques, en 1918. C’est la raison pour laquelle ils effectuèrent une action de reconnaissance, à Khalkhyn Gol (Nomonhan), afin de prendre la mesure de la résistance russe. Le général Joukov ayant détruit leur force offensive, les Japonais décidèrent de maintenir la paix avec la Russie , et en dépit de moult exhortations de la part d’Hitler, les troupes japonaises restèrent l’arme au pied.

Si cette interprétation est correcte, alors nous pouvons être optimistes. La faiblesse est une invitation à la guerre : si les néocons ont attaqué l’Irak, c’est parce que ce pays était le maillon faible. Aujourd’hui, l’armée russe vient de démontrer sa capacité offensive, les diplomates russes ont confirmé leurs talents, et la société russe s’est montrée remarquablement unie..

Non la Russie n’est pas si faible qu’elle inviterait aux pressions, ou, pire, à la guerre…

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