LES CORNIAUDS

“Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image”. Guy Debord. Il suffit d’animer et de démultiplier cette image et l’on obtient l’essence formelle et idéologique d’une grande partie du cinéma français depuis les prémices de la Nouvelle Vague jusqu’à la débandade des films actuels.

Tout d’abord, donc, la Nouvelle Vague, fille de son temps, les années 60. De ce temps si glorieux où, comme disait Marx à propos d’autre chose (mais mieux vaut décontextualiser Marx que citer Attali), “la liberté n’avait pas encore montré les dérives de ses conséquences, c’ est pourquoi cette période gardera toujours la saveur du temps qui ne reviendra plus”. En d’autres mots, et comme l’a merveilleusement démontré Michel Clouscard, ce temps où l’on a créé les conditions culturelles de l’avènement du capitalisme total avec l’inconscience du jouisseur. En libérant symboliquement la société de tous ses tabous moraux, de l’idée d’enracinement, des vertus populaires et plus globalement de l’ordre social post-1945, les élites politico-artistiques de Gauche initiées à Mai 68 ont réduit en miettes les barrières culturelles au libéralisme dans son unicité dialectique. Car, comme l’a prouvé Jean-Claude Michéa dans son tout récent “Empire du moindre mal”, le libéralisme économique et le libéralisme politique et culturel sont les deux pans d’un seul et même projet (celui de l’idéal de rationalité des Lumières), en ce sens où ils ont besoin d’eux mutuellement pour combler leurs apories respectives. Et donc, nos chers réalisateurs pour étudiants, les Godard, Truffaut et consorts ont tenu à merveille leurs rôles d’idiots utiles. Car là est le comique, c’est que ces messieurs se revendiquent de Gauche, voir du marxisme pour quelques uns, où du moins, les successeurs qui s’en réclament. Mais ils n’ont rien vu venir. Et surtout rien compris. Une jeune bande de généreux à la caméra ambitieuse, sûrement, mais politiquement très naïfs, aveuglés dans la joie créatrice et éphémère des années 60 et 70. L’effervescence n’est cependant pas une excuse. Pasolini avait tout compris de la modernité, lui, à la même époque et à mille kilomètres au Sud ; certes plus loin des Beatles et des jupettes parisiennes. Ca aide pour le sérieux. Il suffit par ailleurs de lire ses “Lettres luthériennes” pour s’apercevoir de la grandeur de sa vision.

La Nouvelle Vague sera donc le terreau de la déconstruction. Déconstruction du héros (continuité de l’œuvre de Port-Royal) malgré les statues d’Olympe du Mépris de Godard, du corps (où l’on nous a expliqué que seule l’intelligence de l’esprit était valable, et que le culte de l’effort physique frôlait le fascisme, merci Derrida) et plus important de la notion de réel. C’est là que réside l’ambiguïté des films d’auteurs de l’époque: il y a un désir formel de réalité, avec notamment l’apparition de la lumière réelle (même si Jean Vigo l’avait déjà baptisée dans son superbe film l’Atalante), et, chez certains réalisateurs, une grande liberté de dialogues laissée aux acteurs, mais de l’autre côté, un mépris profond pour la vie ordinaire des petites gens, pour le travail et pour la masculinité qui frise avec le mépris de classe. Un élitisme petit-bourgeois diront certains, une fuite novatrice et fraîche pour d’autres. Mais dans tout les cas, une volonté d’en finir avec le cinéma de papa (et, pour les plus carriéristes, pour se faire bien voir de Tonton).

Il avait pourtant du charme le cinéma franchouillard du vieux. Avec des acteurs à gouaille, des réalisateurs talentueux, d’excellents dialoguistes…

Le film français typique des années 50 c’est le polar comique ou le film de société dialogués par Audiard, ce dernier bien épaulé par le trop méconnu romancier parisien Albert Simonin. Il y a les lieux structurants, le bistrot et la rue. Et surtout, ce qui a le plus de charme, ce sabir mi-bandit mi-populaire qui nous semble aujourd’hui beaucoup plus riche et créatif que le langage des zy va devant lequel se prosternent Jack Lang et Clémentine Autain. Bien sur, c’était une idéalisation du parler de comptoir, plus élaboré et varié que celui de la réalité. Mais il n’empêche que le vrai héros des films de Verneuil, de Melville et au-delà, de Pagnol ou Carné, ce sont bien ces mots. Oscillant entre du Céline et le capitaine Haddock. Et les deux chefs d’orchestre populo-littéraires de ces films sont Michel Audiard, déjà cité, et Henri Jeanson. Se qualifiant lui-même d’anarchiste de droite, comme Orwell, le premier des deux dialoguera les chefs d’œuvre du mouvement : Le Président, un Singe en hiver, les Tontons flingueurs, le Cave se rebiffe, Mélodie en sous-sol, Marie-Octobre, les Vieux de la vieille, les Barbouzes, Ne nous fâchons pas, Maigret et l’ affaire Saint-Fiacre…Tout ces films que Godard prétendra révolutionner avec son prétentieux A bout de souffle. Malheureusement, les jeunes étudiants en cinéma semblent plus passionnés par son Belmondo qui met un chapeau pour téléphoner que par les répliques de Ventura. Le Spectacle réduit à l’image…

Cependant, le génie populaire de ces films des années 50 n’auraient pas été si conséquent sans la génération d’acteurs qui épousaient si bien les personnages. Car pour dire du Audiard, mieux vaut ne pas ressembler à Jean-François Coppé ou Nadine Morano. Il en faut du charisme, de l’assurance, et surtout, le plus important, la crédibilité accouplée à une bonne dose d’empathie envers le peuple. Jean Gabin, Lino Ventura, Alain Delon (jeune), Paul Meurisse, Paul Frankeur, Bernard Blier, Simone Signoret, André Pousse…La plupart de ces acteurs se sont faits tout seul et provenaient de milieux plutôt populaires, ou du moins atypiques (Lino Ventura fut catcheur avant d’être remarqué pour tourner, André Pousse cycliste). Ce qui implique une solide connaissance des gens, utile pour prétendre incarner ces derniers dans les longs-métrages. D’ailleurs, Audiard piquait souvent quelques phrases de Gabin ou Blier que ceux-ci prononçaient dans la vie courante pour faire ses dialogues. Et quand bien même les histoires traitées étaient parfois bien loin de la vie courante (beaucoup de films de bandits), il persistait un climat favorable à l’identification populaire par le biais du langage et des quartiers filmés. Quand à l’arrière fond politique de ces films, il était discret, sauf bien sûr dans Le Président. Cependant, par quelques répliques bien senties, il y a quelques valeurs qui ressortent si on y prête un peu d’ attention: l’honneur, le courage, l’anti-cléricalisme, la méfiance à l’égard de l’argent et de la technologie, et la convivialité. Globalement, une ode à la common decency d’ Orwell, encore lui.

Sans s’y attarder, le prolongement de cette critique de l’argent et des parvenus se retrouve dans le personnage de petit patron incarné par Louis de Funès. Génie comique longtemps méprisé par les critiques mondaines, il aura réussi son pari, « faire rire à la fois les petits et les grands». La Grande vadrouille et le Corniaud font d’ ailleurs partie des films préférés des français depuis longtemps. La longévité renvoyant donc plus à la culture qu’à une mode, ce qui est donc plus respectable.

Un autre maître comique antérieur à la Nouvelle Vague n’est autre que Jacques Tati. Son cinéma est plus maîtrisé que les films précédemment cités, mais le fond reste le même. On ressent chez lui un amour de la vie ordinaire, tout en soulignant son attachante absurdité par quelques gags innovants. « Jour de fête » célèbre la joyeuse vie de quartier et prédit déjà la menace du mode de vie américain, « Mon Oncle » est une lourde offensive face à la modernité et à l’urbanisme (que l’on retrouve aussi dans Traffic) et PlayTime critique férocement le vide humain de l’organisation du travail. Tati aura toujours façonné ses films de telle sorte qu’il en ressort toujours deux niveaux de lecture, avec l’aspect comique et attachant de nombreuses scènes, puis au-delà, une réflexion importante sur la société moderne. Ces deux niveaux de lecture ont trop souvent été décloisonnés depuis, laissant le place à l’élitisme sordide ou au contraire à la farce de mauvais goût (camping). Ses films restent majeurs dans la critique de l’idéologie du Progrès. Et c’est l’un des derniers grands cinéastes qui filmera avec passion les gens de peu. Ce qui prouve que son petit fils, Jérôme Deschamps, n’a rien compris en créant les Deschiens, desquels il ressort plus de mépris pour le peuple que d’ empathie. En revanche, tout le cinéma italien social des années 60/70 est un très bon équivalent.

On l’a vu, la Nouvelle Vague était très douteuse politiquement, reniant tout ce passé cinématographique que nous venons d’énumérer. Mais cependant, il y avait le désir de produire un film beau, le plus souvent indépendant, et d’une ambition formelle révolutionnaire. Les montages de Godard sont en effet très novateurs vis-à-vis des constructions filmiques très lourdes et cadrées des films des années 50. Même si, je le conçois, le style pour le style est, en art, souvent l’apanage des branleurs ou autres escroqueries de jeunes créateurs plasticiens talentueux néo-duchamp. Ou tout simplement des mauvais écrivains. Un œuvre d’art sans pensée, c’est de la décoration non ? A quand le premier film monochrome d’ ailleurs, que l’on pourrait appeler « Bleu ou les errements de l’ Espace » ? La mairie de Paris de Delanöé se ferait une joie, soyez en sur, de le diffuser gratuitement devant l’ Hôtel de Ville.

Mais essayons de rester bon esprit et rendons à la Nouvelle Vague ce mérite d’innovation technique. Du moins pour souligner le fait que le cinéma français actuel n’a même plus cette prétention formelle. En effet, les montages sont aujourd’hui très classiques. Dans les films à diffusion nationale, entendons nous bien. Cependant, s’intéresser à la forme n’est pas notre propos. Jetons un œil sur le fond et la qualité d’écriture. Oui ben ne criez pas, je sais que ça file le vertige.

Déjà, les acteurs sont devenus rois. Fut un temps, on allait voir le dernier Tati, le dernier Renoir, le dernier Clouzot. Désormais, on va voir le dernier Dujardin, le dernier Clavier ou, pour les plus dépressifs, le dernier Mathilde Saigner. Ce qui implique que pour qu’un film marche, il faut un acteur qui marche, donc un acteur qui passe à la télé. Beaucoup de préférence. Et avec toutes les compromissions qui vont avec. Cela signifie également que l’on nivelle le cinéma par le bas. En effet, en écrivant des films pour les acteurs, on s’abaisse à eux, à leur image. Oui, écrire un film en fonction de Michael Youn, j’appelle ça une régression.

Et ne croyant pas à l’hérédité du talent, le nombre actuel de fils de dans les castings prouve bien que jouer la comédie au cinéma n’est pas un art majeur. Le cinéma s’abaisse donc à ses éléments les moins compétents au niveau de la production artistique. Ça peut expliquer le faible niveau de cette dernière. Il serait par exemple plus judicieux de mieux soutenir financièrement les scénaristes, et d’offrir une plus grande reconnaissance aux réalisateurs qui, eux, font un réel travail de long terme sur l’œuvre, accaparée ensuite par les acteurs et leur docilité si marquée face à n’importe quelle caméra, notamment celles du canal hertzien. Pour le plus grand bonheur des talk-shows. Et des débats citoyens s’il s’agit d’un film de société.

Pour revenir au nombre impressionnant des fils de, il est intéressant d’aller au-delà de l’approche que nous venons de faire. Car cela ne nous prouve pas seulement que le métier d’acteur de cinéma est à la portée de n’importe quelle personne normalement constituée (et encore, le Huitième jour a prouvé qu’on peut même franchir cette limite). Ça nous permet surtout de faire une critique sociologique plus globale du phénomène. En effet, ça nous renvoie à l’image de la grand-mère qui ne veut pas lâcher l’héritage et qui place ses enfants pour garder le contrôle. On a ici l’exemple typique de ces élites françaises qui refusent d’ouvrir un peu les vannes de la pensée. Pourquoi depuis le début des années 80 n’a ton eu en France aucun film vraiment dérangeant politiquement ? (Pour être dérangés au niveau des mœurs, enfin pour ce qui pense que le sexe est encore une transgression, se reporter aux aventures morbides et tellement mauvaises de Breillat et sa copine de manif Despentes). Tout simplement parce que le cinéma est l’art qui demande le plus d’intermédiaires financiers, et donc de contrôle. Et il serait très mauvais pour le système de laisser faire un film qui pourrait canaliser les souffrances et révoltes isolées dues au système politico-économique actuel.

C’ est pourquoi nous avons des films à la critique segmentaire, qui ne vont, par exemple, critiquer qu’un seul pan du libéralisme, comme le dernier film avec Matthieu Amalric, la Question humaine. Et encore, ce dernier est l’un des plus ambitieux de ces dernières années. Mais l’analyse politique ne doit pas se buter aux films proprement politiques. Il est plus intéressant de se fier au climat qui transparaît des films dits normaux, ou, pour parler dans le langage du cinéma français d’ aujourd’hui, des films intimistes qui évoquent l’errance des couples et (ou) des trentenaires. Et ce qui frappe, c’est que la plupart de ces films (qui constituent une grande partie de la production française) se sont considérablement éloignés des quartiers et modes de vie populaires dans leurs lieux de tournage et les situations. A côté, Plus belle la vie, c’est les Favelas de Buñuel. Le cadre de référence de ces films Télérama, c’est un bel appart parisien, un boulot de cadre, un couple physiquement parfait, une maison de résidence dans le Périgord noir, une grosse voiture…Quel rapport avec la vie ordinaire ? Les spectateurs populaires de ces films n’ont donc plus que l’identification sentimentale qui rentre en jeu, mais depuis, Houellebecq a prouvé que l’amour, était dépendant des critères sociaux et physiques. Un marché du désir immense et rentable où nos gentils et beaux fils de ne font que jouer leur rôle de marchand de frustration. Mais c’est logique, qui sont plus fiables pour faire respecter les lois du système en place que les enfants des rentiers de celui-ci ? Ils ont même réussi à droguer Guillaume Depardieu pour qu’il dise n’importe quoi.

Vous y croyez vous, au côté révolutionnaire d’Anthony Delon et d’Arthur Jugnot ? Mais si les réalisateurs faisaient des films de qualités, je n’aurais pas tout ça à redire. En mettant l’aspect social de côté, donc. Et bien il en ressort quoi ? Oui, voilà, un ou deux bons films par an. Certes, les critères divergent sur la qualité de tel ou tel film dès lors que l’on sort de l’objectivité de l’analyse politique. Mais s’il est convenu que les films d’ Agnès Jaoui sont LA qualité actuelle, c’est que l’on n’a pas les mêmes approches de la tiédeur. A quand un vrai bon film français sur les gens ordinaires ? Même Guediguian a délaissé son Estaque marseillaise pour les frasques de Mitterand (et son suppôt Benamou) et un billet d’ avion pour l’ Arménie. La littérature s’est historiquement chargée de parler de la bourgeoisie, gageons ou plutôt espérons que le cinéma se réappropriera l’univers réel de ses spectateurs. Et l’argument qui dit qu’il ne faut pas changer car il y a des gros succès et des salles pleines ne tient pas. D’une part, les gros succès sont américains et non français, mis à part les grosses comédies de Noël comme l’ infâme Bronzés 3, et d’autre part, à force de se faire traiter de chien, on finit par aboyer. En d’autres mots, nos élites sont tellement coupées du réel et méprisent à un tel point les gens, que ceux-ci, de plus en plus isolés (donc influençables) ont fini par croire à toute l’idéologie dominante et ses symboles de richesse, et donc courent voir (ce qui reste encore à nuancer, car les salles de cinéma françaises sont loin d’être remplies. 9€ le Gaumont, allez savoir…) les niaiseries d’ autocongratulation comme, au hasard, Hors de Prix, Prête moi ta main et toutes ces mascarades sur « les amis retrouvés », « les couples qui se perdent et se retrouvent »…Pour ressortir de la salle frustré de ne pas vivre les histoires que l’ on lui vend. Oui, on ne fait même plus rêver, on vend. De la frustration. On n’apporte pas de transcendance, on soumet violemment ce qu’il reste d’humanité chez les gens aux lois du Marché, que ce soit celui du désir ou, son grand frère régisseur, celui de l’ économie, par des messages subliminaux très durs pour qui possède un minimum de conscience sociale et humaniste. Et qui ne supporte pas que l’intime ait le monopole des sujets traités sur les pellicules.

Mais ce qui n’a pas changé depuis la Nouvelle Vague, c’est que les créateurs n’ont toujours pas conscience de leurs errements. Et qu’ils prétendent, pour certains, faire des films engagés à Gauche. Il y avait avant l’excuse de la jeunesse, maintenant celle d’être coupés du monde réel. Question d’époque. Comme dirait Marx, « ils font les histoires mais ils ne savent pas l’Histoire qu’ils font ».

A l’instar du football, de la chanson et de la télévision, le cinéma qui a pu avant et durant les années 50, être un domaine à vocation populaire, a subi une révolution culturelle (Arrêt Bosman en foot, privatisation de la première chaîne pour la télé, Yannick Noah pour la chanson) avec la Nouvelle Vague qui, par naïveté à permis l’avènement de l’élitisme déphasé d’aujourd’hui, complice aveugle d’un capitalisme qu’il prétend défendre par de grandes causes sociétales. Elitisme, on l’a vu, qui n’est que financier, car la production cinématographique est vraiment très faible. Au moins, dans les siècles passés, la bourgeoisie avait la décence d’être cultivée et créative. Comment est on passé du mépris de la culture populaire à la montée de culture de masse par le biais de cette révolution culturelle des années 60 ? La lecture de Christopher Lasch s’avère à ce sujet indispensable.

La solution peut passer, pour le cinéma, par la création personnelle et artisanale, avec les petites caméras numériques par exemple. Faible diffusion, obligation de passer par Internet, mais devant le pessimisme de leur intelligence, gardons l’optimisme de notre volonté.

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